Les mains dans l’eau froide de Venise

Il n’y a que le silence à écouter ici, le froid qui pénètre du bout de tes pieds et rampe jusqu’à tes idées noires, et ma main dans la tienne pour te cacher dans la ruelle la plus sombre. Ne lève pas les yeux, regarde l’eau qui s’infiltre entre les pierres, l’eau vert mousse parsemée d’émeraudes ! Ne lâche pas ma main, ferme les yeux et compte. Un pas, une flaque, deux pas, je tombe, trois pas, rien ne nous rattrape. L’air est si lourd qu’il pèse sur mes épaules, le gris du ciel m’oppresse. Chante avec moi la litanie de nos errances, que je fredonne en solitaire depuis des millénaires ; j’ai froid, à chaque pas, sur ce pavement fait de tombes vides.


Tu as levé les yeux, pourquoi ? Regarder vers un ailleurs impossible, quand tout ce qui nous lie est la chaîne du navire à quai, rouillé jusqu’à la quille ? Ce lourd collier d’acier, ce bijou antique, qui me fait courber l’échine, porte-le avec moi ! Glisse tes mains gelées jusqu’à mon cou, serre-le jusqu’à ce que je me ratatine, que je m’efface, que je coule entre les anneaux de métal, que je puisse m’enfuir à nouveau. Je ne chante plus – sur la portée de ma respiration sifflante j’entends les craquements lourds des murs qui s’effritent. La couleur les quitte – celle sur mes joues, fait-elle de même ?



Cours ! Ne t’arrête pas. Il y a des siècles ici pour jouer à chat, tant qu’on ne se mouille pas. Je te perds dans le labyrinthe où mes pas résonnent – la nuit tombe. Je n’entends plus ton rire qui sonne, je ne sais plus comment revenir jusqu’à toi. Je lève les yeux, et le ciel gris se venge en m’aveuglant de sa limpidité mesquine. J’entends des pas sur du bois, j’entends tes pas, je me fonds dans un mur sale comme une souillon indigne. La nuit n’en finit plus de tomber, elle cache ma honte.


Je suis les faibles lumières, toujours plein nord, toujours vers elle. A quelques pas ta silhouette gelée attend que ma réserve de caprices se tarisse pour continuer à errer.

J’approche, je m’éloigne, je suis le satellite de ton âme, à la dérive entre mon ancre et la mer.

Septembre, septembre !

Une année à pas comptés, à toucher du doigts des choses qui s’effacent, tenter de vivre comme les autres. Une année qui s’espace, s’étire, s’épuise, a déjà disparue… pour le pire, le meilleur, et tout ce qu’on en a retenu. Une année ! Le crois-tu ? Nous avons dansé sur les restes, festoyé avec des cadavres, ricané en lançant la torche qui a mis le feu au brasier. Dans mon esprit la laideur se love contre la beauté, lui susurre des mots d’amour à l’oreille, et la porte dans un linceul de toiles d’araignées.

Septembre ! Le vent chantonne sa sourde mélopée, cette menace à peine voilée entre les feuilles qui se recroquevillent sur le froid nocturne. L’orage tonne, l’orage nous rince, l’orage lave nos péchés de l’été, et balance nos souvenirs au fond du caniveau. C’est l’heure des projets, du renouveau, de tout ce qu’on aimerait refaire et qui ne fait que glisser comme du sable froid entre nos doigts gourds. J’ai froid sans toi, j’ai froid d’un nous qui attend qu’on lui redonne ses lettres de noblesse, j’ai si froid sans vous, entendez-vous les mots que s’empêchent de prononcer mes lèvres bleuies que je mords jusqu’au sang ? J’ai soif, si soif ! L’été est si trompeur, je n’attends que l’automne, qui filera aussi vite et m’abandonnera en ricanant, les pieds dans la boue, la tête nue sous les branches qui s’écroulent.

Je me vois toujours là au milieu de la tempête. La mer vorace hurle derrière la côte, je ne la vois pas mais j’entends sa fureur cogner contre mon cœur, se repaître de mon souffle et arracher des lambeaux de mon âme. Je l’entends courir jusqu’à moi et se frayer un chemin dans mes veines. Je me vois là, immobile, comme d’habitude. Hurlant à l’intérieur ce que je n’ose jamais dire. Toujours au même endroit, prête à faire face, alors que mes pieds me hurlent de courir, courir ! Courir au devant d’elle, courir jusqu’à en mourir avant que la première vague me heurte, ou fuir, grimper encore, jusqu’à ce que la vague me porte plus haut et me noie au moment où ma main rencontre la tienne. Mais je sais que je serais toujours là, immobile, entre les racines d’un chêne magnifique et mort. Les poings serrés, la bouche muette, incapable de hurler, incapable d’embrasser, incapable de tout.

Septembre ! J’attends toujours la marée plus forte, la tempête qui m’emporte, j’attends encore la violence pour cogner plus fort. Mais le vent qui s’invite jusqu’ici n’est pas à ma mesure, et sa douce mélodie m’ennuie.